La radiologie de la douleur

Quand une image vaut milles maux

La radiologie est souvent utilisée pour diagnostiquer et orienter le traitement des personnes qui souffrent de troubles musculosquelettiques. Les trouvailles faites à partir des images radiologiques sont souvent interprétées comme étant la cause de la douleur, mais est-ce vraiment le cas? Voici ce que la littérature scientifique peut vous répondre pour les différentes parties du corps :

La colonne vertébrale lombaire

Selon une analyse publiée dans l’American Journal of Neuroradiology en avril dernier incluant 33 études et 3110 participants n’ayant aucune douleur, il semblerait que les trouvailles radiologiques soient fréquentes et tout à fait normales. Si normales qu’à 20 ans, il y a 30% de chance de vous trouver une hernie discale si vous passez une IRM !

Prévalence des trouvailles radiologiques de dégénération vertébrale chez une population asymptomatique (Brinjikji et al, 2015)[1]

 

Âge (années)

Trouvaille radiologique 20 30 40 50 60 70 80
Dégénération discale 37% 52% 68% 80% 88% 93% 96%
Amincissement discale 24% 34% 45% 56% 67% 76% 84%
Bombement discal 30% 40% 50% 60% 69% 77% 84%
Protusion discale (hernie) 29% 31% 33% 36% 38% 40% 43%
Fissure annulaire 19% 20% 22% 23% 25% 27% 29%
Dégénération facettaire (arthrose) 4% 9% 18% 32% 50% 69% 83%
Spondylolysthesis 3% 5% 8% 14% 23% 35% 50%

 

Le cou

Une autre étude publiée dans le European Spine Journal révèle que jusqu’à 98% des adultes en santé (sans douleur) ont des signes de dégénérescence cervicale à l’IRM.[2]

Le genou

Deux auteurs se sont penchés sur la discordance entre les trouvailles radiologiques et l’arthrose du genou. Ils ont analysé plusieurs études publiées sur le sujet afin de combiner leurs résultats. Parmi ceux souffrant de douleurs au genou, 15 à 76% avaient des signes d’arthrose à la radiographie. Toutefois, 15 à 81% de ceux qui n’éprouvaient aucune douleur avaient également des signes radiologiques d’arthrose. Ils conclurent que la douleur au genou ne pouvait être associée à l’arthrose.[3]

Même à l’IRM, les trouvailles radiologiques sont nombreuses lorsqu’on compare un genou douloureux à celui qui ne l’est pas.[4] Voici une image réalisée par le physiothérapeute britannique Adam Meakins pour illustrer les résultats analysés par une équipe de recherche de Boston.

radiologie-douleur

La hanche et le bassin

D’autres auteurs se sont intéressés aux trouvailles radiologiques à la hanche et au bassin chez des joueurs de hockey à un niveau collégial et professionnel. Chez les 39 sujets analysés, 30 (77%) avaient des signes radiologiques anormaux en absence de douleur.[5]

L’épaule et le poignet

Encore une fois, le membre supérieur n’échappe pas à la tendance observée aux autres parties du corps. L’équipe du chercheur Brésilien Rodigro Barreto a comparé les épaules douloureuses des épaules non douloureuses chez 123 sujets.[6] J’en profite une fois de plus pour utiliser une image produite par Adam Meakins pour aider la visualisation des résultats.

D’autres chercheurs de l’université Stanford en Californie ont suivi des athlètes d’élite (joueurs de volleyball, gymnastes et nageurs). Tous les athlètes avaient des signes visibles de changements dégénératifs aux articulations visées. On pouvait y voir des déchirures du labrum ou de la coiffe des rotateurs, des amincissements du cartilage, des atteintes ligamentaires ou tendineuses et même des changements au niveau du tunnel carpien.[7]

En conclusion :

En fait, aucune étude n’a réussi à démontrer une relation entre les signes radiologiques et les symptômes persistants vécus par les patients. Lorsqu’ils n’ont pas été causé par un trauma récent (ex : fractures, entorses, déchirures subites), ces changements sont en réalité un processus NORMAL du vieillissement. Donc, même si plusieurs atteintes radiologiques sont irréversibles, ça ne veut pas dire qu’il est impossible de diminuer ou d’éliminer la douleur dont vous souffrez, puisque ces deux éléments ne sont pas liés ensemble. Il ne faut pas paniquer!

Malheureusement, peu de professionnels de la santé prennent le temps de bien expliquer cette réalité à leurs patients ou ignorent l’existence de ces preuves scientifiques. Il n’est pas surprenant que certaines personnes perçoivent des changements normaux comme une maladie dégénérative grave. Cela entraîne de l’anxiété inutile vis-à-vis les activités en craignant d’aggraver « l’usure ».

Références :

[1] BRINJIKJI, W., LUETMER, P. H., COMSTOCK, B., et al. Systematic literature review of imaging features of spinal degeneration in asymptomatic populations. American Journal of Neuroradiology, 2015, vol. 36, no 4, p. 811-816.

[2] OKADA, Eijiro, MATSUMOTO, Morio, FUJIWARA, Hirokazu, et al. Disc degeneration of cervical spine on MRI in patients with lumbar disc herniation: comparison study with asymptomatic volunteers. European Spine Journal, 2011, vol. 20, no 4, p. 585-591.

[3] BEDSON, John et CROFT, Peter R. The discordance between clinical and radiographic knee osteoarthritis: a systematic search and summary of the literature. BMC musculoskeletal disorders, 2008, vol. 9, no 1, p. 116.

[4] Guermazi, A., Niu, J., Hayashi, D., Roemer, F. W., Englund, M., Neogi, T., … & Felson, D. T. (2012). Prevalence of abnormalities in knees detected by MRI in adults without knee osteoarthritis: population based observational study (Framingham Osteoarthritis Study). Bmj, 345, e5339.

[5] SILVIS, Matthew L., MOSHER, Timothy J., SMETANA, Brandon S., et al. High prevalence of pelvic and hip magnetic resonance imaging findings in asymptomatic collegiate and professional hockey players. The American journal of sports medicine, 2011, vol. 39, no 4, p. 715-721.

[6] Barreto, R. P. G., Braman, J. P., Ludewig, P. M., Ribeiro, L. P., & Camargo, P. R. (2019). Bilateral magnetic resonance imaging findings in individuals with unilateral shoulder pain. Journal of shoulder and elbow surgery, 28(9), 1699-1706.

[7] FREDERICSON, Michael, HO, Charles, WAITE, Brandee, et al. Magnetic resonance imaging abnormalities in the shoulder and wrist joints of asymptomatic elite athletes. PM&R, 2009, vol. 1, no 2, p. 107-116.